[NEWSLETTER] Éloge du pas de côté


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Camarade,

Pour ce nouveau numéro, j’ai décidé, après le traitement d’une actu chaude dans le précédent, de faire deux pas de côté. Afin de mieux supporter une campagne électorale qui va être éprouvante, l’urgence est aussi de savoir construire notre agenda.

Ainsi, je peux vous assurer que je ne traiterai jamais les ballons d’essais sexistes et islamophobes du RN. Si vous avez envie de mettre le nez dans la boue antirépublicaine, il y a suffisamment de médias et de formations politiques irresponsables pour ça ailleurs.

Et pour concrétiser cette reprise en main de notre attention, je vous propose de commencer par nous intéresser tout d’abord à ce qui pourrait apparaître comme l’opposé de l’actualité : une fiction sonore. Un style de narration, au nom parfois joliment raccourci en ficson, que je fréquente hélas trop peu mais qui a pourtant d’innombrables qualités d’immersion.

Nous nous intéresserons ensuite au sort des prisonniers face à la canicule, une réalité violente et beaucoup trop souvent ignorée.

Elysée, entendre l’effondrement

Logo de la fiction sonore « Elysée »

Sortie au début de cette année 2026 et réalisée par Roman Facerias-Lacoste, cette série audio a pour centre un événement fictif situé dans un futur proche. Coïncidence rigolote mais qui n’en ai clairement pas une : celui-ci arrivera exactement dans 3 ans jour pour jour après la publication de cette newsletter.

La série se résume ainsi :

Le 3 septembre 2029, le palais de l’Élysée s’effondre. Un an plus tard, des enregistrements clandestins effectués au sein du « Château » nous dévoile ce qui s’est réellement passé.

En soi l’idée est déjà très cool mais Élysée se paye en plus le luxe d’être très bien produit d’un point de vue technique et de fournir une écriture qui démontre un travail de fond exemplaire.

Les nombreux personnages, qui travaillent quasiment toutes et tous à l’Élysée, utilisent ainsi naturellement le vocabulaire professionnel très codifié du lieu. Cela gratte un peu au début mais on se prend très rapidement au jeu, en se surprenant même à adopter cette jungle d’acronyme qui nous est balancée à l’oreille. Entendre parler du PR (le Président de la République), du GSPR (Groupe de sécurité de la présidence de la République) ou du Château (le palais de l’Élysée) finit même par temporairement rentrer dans notre vocabulaire.

Des personnalités politiques réelles, si elles n’apparaissent jamais directement en tant que voix, sont fréquemment citées pour crédibiliser encore plus l’ensemble. Même le format “émission de reportage” qui sert de cadre à la divulgation des enregistrements qui servent d’épisode est là pour accompagner l’écoute.

Et ce qui emporte le tout reste ce mystère général qui flotte au fur et à mesure que la tension et les événements s’accélèrent. Ficson de suspens qui ose flirter aussi avec l’étrange, Élysée se savoure mieux, à mon sens, en peu de sessions tant cette sensation d’être enfermé dedans coïncide avec le ressenti de nombre des personnages.

Prenant place sous une présidence RN un peu baroque, ce qui fait le véritable intérêt de ces 35 épisodes, de longueur et d’importance variables, est autant dans ce soin apporté à la forme qu’à la présence d’un fond politique à la fois brut, presque mystique et bienveillamment populiste. Je ne vous divulgâche rien, ce serait criminel.

Mais faites-moi confiance, mettez votre casque et plongez. Vous passerez un bon moment et il n’est pas dit que ça ne vous reboostera pas pour les campagnes à venir.

Élysée est disponible sur toutes les plateformes d’écoute mais vous pouvez aussi retrouver cette ficson sur Podcloud.

Prisonniers, défendre les indéfendus

Photo prise par Pham Yen

Les occasions de critiquer la presse étant nombreuses quand on est de gauche, il convient aussi de saluer quand les journalistes font bien leur taf.Cela sera aussi le rôle de cette newsletter dans les numéros à venir.

Commençons aujourd’hui par Libération (qui a eu récemment la bonne idée de se séparer de l’odieux Jean Quatremer) qui publie à quelques jours d’intervalle, et hélas sous paywall, une chronique judiciaire et une tribune autour du sort des prisonniers pendant ces mois de canicule.

La chronique utilise dans son titre cette citation glaçante «Ils transpirent tellement que leurs lits commencent à rouiller» et narre les conditions de survie des prisonniers dans les établissements pénitentiaires français.

En voici un extrait.

Pour illustrer cette «agonie du système carcéral qui produit des agonies individuelles», l’avocat évoque le cas d’Ange R., un détenu de 60 ans, incarcéré depuis le début de l’année associé au recours : «Cet homme qui souffre d’une hypertension artérielle est presque tout le temps enfermé. Comme les autres, il appuie sur le bouton d’urgence, crie, demande, mais rien ne vient. Quand toutes les voies de recours sont tentées, reste celle du juge.»

Face aux recours judiciaires des détenus, le ministère de la Justice plaide en boucle sur des travaux à venir et refuse de reconnaître l’urgence.

Et c’est à cette situation que s’attaque la tribune intitulée “Prisons : la canicule que nous n’avons pas voulu voir” . Le texte brut et directest d’autant plus remarquable qu’il est signé par Jean Jacques Urvoas. Un ancien homme politique qu’on avait quitté comme soutien de Manuel Valls en 2017 et auteur de la “grande” loi sécuritaire du mandat Hollande qui porte son nom. Même si son bilan ne peut se résumer qu’à ça, je vous laisse vous référer à sa fiche Wikipedia relativement bien faite pour vous faire votre avis.

Comme la chronique judiciaire, la tribune énonce des chiffres effarants.

Dans ces «blocks» de béton surchauffés, où le thermomètre a dépassé régulièrement les 40 degrés, l’air ne circulait pas. Les fenêtres, entravées par des grilles de protection, laissaient la chaleur s’incruster dans les murs et les corps se déshydrater lentement. A trois ou quatre dans neuf mètres carrés, souvent réduits à dormir à même le sol (ils étaient 7 693 à y être contraint le 1er mai 2026), les détenus furent ainsi traités plus mal que des chiens. En effet, dans un chenil, la norme est de 5m2 par animal (art. L. 214-6-1 et suiv. du code rural).

Personne, ou presque, ne parle jamais du sort des prisonniers lors des élections parce qu’il est communément admis que c’est se tirer une balle dans le pied. Il est toutefois essentiel pour nous, militants de gauche, d’en parler et de se faire le relais du travail des associations comme de la presse autour de cette vérité : la France torture ses détenus, le sait mais ne fait rien par idéologie et facilités budgétaires.

Seul le retour au pouvoir de la gauche, et la pression de l’extrême gauche ainsi que des associations et de sa propre base militante, permettra d’espérer mettre fin un jour à cette situation inacceptable pour les droits humains. C’est aussi pour cela que je souhaite écrire cette newsletter.

Gagner ne s’arrêtera jamais aux bulletins de vote et l’exigence de changement doit être la plus large possible. Y compris sur les sujets les moins “vendeurs”. Car si nos représentants sont forcément liés par des considérations électorales et médiatiques, nous n’avons pas ces obligations.

Pourtant candidat prétendument grand défenseur des droits humains, on n’a cependant jamais entendu Glucksmann sur le thème des droits des prisonniers en France alors qu’il est plutôt prolixe, à raison, dès qu’il s’agit de la Chine ou de la Russie.

Je terminerai ainsi cette newsletter avec la fin de la tribune de Urvoas que je partage entièrement.

Tant que nous tolérerons que la prison soit un cimetière pour les corps et les droits, notre indignation restera un luxe de spectateurs. Et le silence, un aveu de complicité. Mais si vous avez lu jusqu’au bout ce texte, la cause n’est peut-être pas désespérée.

Prenez soin de vous et des autres.

A la prochaine.

Nemo

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