Il faut bien se dire les choses.

Suspicions of Flowers (Hana no utagai) – Shiro Takagi

Sans doute pensaient-ils avoir plus de temps. À la tribune de Lyon, Jean-Luc Mélenchon était venu rappeler à ses adversaires de gauche que non.

Piratant la campagne des municipales, et dissipant au passage les dernières illusions sur le caractère local de ces élections, la figure principale de LFI était venue en découdre.

Contre les médias traditionnels d’abord, sujet majeur de son discours. Tantôt badin, tantôt franchement vachard avec les journalistes présents, il a constamment alterné entre le bâton, démantèlement des grands groupes de presse et conseil déontologique, et la carotte, libération de la presse et soutien aux médias numériques.

Un exercice assez jouissif pour lui et devant un public ravi de se payer, entre autres, BFM qui a diffusé une partie du discours en direct. Mais voilà, à tenir une arme vocale en cabotinant, Mélenchon a fini par se tirer une balle dans le pied.

Habité par la fougue de l’orateur, il n’a pas senti le coup venir et a continué à dérouler ses thèmes nationaux. Se positionnant comme le centre de l’antifascisme, Mélenchon a beaucoup tourné sur un discours vers l’argument du « eux ou nous ». Que le eux soit l’alliance PS/Place Publique ou les fachos. C’était (un peu) long mais (très) passionné, du Mélenchon en forme quoi.

Cependant, la balle était toujours là et elle fut extraite dans la douleur par ses opposants ravis d’avoir pareille séquence à faire tourner en boucle.

Comme si les malheurs causés par Epstein n’étaient déjà pas assez grands, voilà que son nom même vient prendre son petit rôle dans le spectacle puant de l’antisémitisme. Pas au devant de la scène mais planqué au fond du décor, invisible sauf à l’observateur tristement attentif.

Ne nous y trompons pas, la question de savoir ce que voulait dire, sincèrement ou tactiquement (si tant est qu’il y avait tactique), Mélenchon ne compte pas beaucoup. Ce genre de séquence ne nécessite pas l’intention pour poser problème.

Mais aussi parce que quoi qu’il dise ou fasse, Mélenchon sera forcément pilonné par des adversaires politiques et médiatiques dont cette activité est devenu leur rente.

Rendant très compliquée toute critique sincère, l’anti-mélenchonisme pavlovien, qui va des éditorialistes de Libération aux chroniqueurs de CNews et des dirigeants du PCF au RN, est ironiquement son meilleur bouclier. Cela va parfois jusqu’à la quasi caricature.

Ainsi, l’édition de ce week-end de Libé est une compilation d’interviews complaisantes et d’éditoriaux redondants qui disent tous en gros « LFI doit nous donner le scalpe de Mélenchon ». On y retrouve à la plume les sempiternels Legrand, Aphatie et Alfon. Dans la foulée, Edwy Plenel se fend d’un éternel texte d’alerte longuet dans Mediapart.

Venant toujours des mêmes médias et portées par des voix déjà identifiées comme hostiles, ces critiques sont au mieux inutiles, au pire contre-productives. Elles auront autant d’écho et d’impact sur la base LFI qu’un tweet maurassien d’Aurore Bergé ou une interview du fasciste Bardella sur Europe 1.

Or, c’est ce groupe qu’il faut convaincre si l’on souhaite changer les choses. Et cela doit passer par des voies et des voix de confiance. Cela est d’autant plus important qu’il y a vraiment beaucoup à redire sur cette sortie.

Exprimer cette critique à ce public, c’est toutefois faire face à deux énormes murs.

Le premier étant que l’allusion est tout sauf évidente. Encore moins que lors de l’affaire de l’affiche Hanouna.

C’est complexe à accepter, surtout pour les personnes concernées, mais beaucoup de gens n’auront sincèrement pas la réf. (c’était mon cas lorsque j’ai écouté le discours) et se diront juste que tout ça s’engueule pour vraiment pas grand-chose. Pire, cette vacuité supposée tranchera fortement avec le dégoût et la méfiance envers les élites qu’inspire l’affaire Epstein.

Le second est le réflexe de défense des militants LFI qui va parfois du déni obstiné jusqu’au harcèlement.

Là aussi, un exercice d’analyse et de compréhension est nécessaire. Si LFI se referme régulièrement sur lui-même, c’est bien parce que le mouvement est assiégé depuis des semaines, des mois et des années.

Se retourner vers les siens n’est pas un réflexe malsain. A fortiori quand on se sait menacé, la vague fasciste qui monte, et isolé, paysage médiatique hostile à 95 % et éclatement du NFP par le PS.

Pour ces personnes, Mélenchon et LFI sont les seuls qui tiennent la ligne sur de nombreux sujets d’importance et qui n’abandonnent pas face aux tempêtes. La ligne du mouvement, ne jamais baisser la tête, devient donc la leur dans ce qu’elle a de pire. Elle devient identitaire au sens personnel du terme.

Reste alors un dernier faux argument que l’on pourrait opposer : ce qui est demandé, c’est la mise à l’écart de Mélenchon et pas celle de LFI. Factuellement vrai, l’argument ne change en réalité pas grand-chose.

Encore une fois car ce message n’est pas porté par le bon messager mais surtout il n’apporte aucune alternative ou garantie. Ce qui est demandé aux militants LFI revient pour elles/eux à un suicide politique sans rien recevoir en retour.

Le tout en sachant très bien que si demain Bompard remplaçait Mélenchon, le même traitement politique et médiatique lui serait appliqué.

Cette proposition n’est donc pas entendable.

Vouloir dégager Mélenchon est un objectif qui s’entend pour plein de raisons. L’atteindre suppose toutefois de s’en donner les moyens.

Or, celles et ceux qui le portent aujourd’hui ne les ont pas et ne semblent pas s’impliquer beaucoup dans la construction d’une alternative. Leur crédibilité nécessite moins d’interviews à Marianne et de faire mieux qu’une primaire insipide et pitoyable.

Alors que faire quand on refuse de désespérer ? Pour ma part, je ne vois pas grand chose à faire à part dire ici ce que je ressens franchement.

Camarades, j’irai voter pour vous aux deux tours des élections à venir, mais, entre nous, ce moment du discours était nul et ouvre la porte à des lectures dangereuses.

Ce n’est céder ni à nos adversaires ni à nos ennemis que de le reconnaître.

Refuser de voir le souci, c’est laisser une possibilité à une forme de haine de s’infiltrer là où elle ne devrait jamais trouver sa place : dans l’antifascisme et donc parmi nous.

Et ce n’est, hélas, pas la première fois qu’on peut le constater avec le vieux.

Il serait donc temps qu’il s’ouvre au changement sur ces sujets parce que sinon il va devenir très compliqué de le voir incarner une place centrale dans un antifascisme par définition incompatible avec cette attitude.

Vous valez et méritez mieux que ça.

On vaut et on mérite toutes et tous mieux que ça.

Prenez soin de vous et des autres. Et merde à l’extrême droite.

Nemo

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